Vous retrouvez Tonie Marshall neuf ans après Venus Beauté Institut, cinq ans après France Boutique. Comment se sont passées vos retrouvailles ?
Tourner avec Tonie est toujours difficile, car c'est une femme terriblement angoissée. Elle a beau vous aimer et vous faire confiance, elle porte son angoisse en elle en permanence. On ne peut pas y échapper. Par moment, on voudrait lui dire de se détendre, puisque c'est un métier qu'elle connaît et qu'elle fait très bien, mais... c'est sa nature ! Cela étant dit, elle a écrit ce rôle en pensant à moi, et c'est formidable pour une actrice de se glisser dans du sur-mesure. C'est une marque de confiance magnifique.
Votre personnage fait beaucoup penser à Christine Deviers-Joncour...
Cela a été évoqué, oui. Pour ma part, je n'y ai pas particulièrement pensé même s'il y a forcément des points communs. Irène fait partie de ces personnages qui flirtent avec le monde politique mais, en réalité, c'est une sentimentale. Pas une femme de pouvoir ou d'argent. Elle rend des services et se fait payer en échange, c'est tout ! En fait, c'est un personnage très cinématographique dans le sens où c'est l'emmerdeuse type, mais qui reste sympathique, touchante, pas sûre d'elle. Du coup, on a envie de la suivre !
Comment vous regardez vous sur la pellicule ? De manière critique ?
Je n'ai aucun plaisir à me voir. Je ne fais pas ce métier par narcissisme. Certes, on peut le faire pour cette raison et le faire merveilleusement bien, mais ce n'est pas mon cas. Certains autres le font pour apprendre à s'aimer. Moi, je le fais plutôt pour m'oublier, pour m'échapper. En jouant, on se jette dans le vide. La vie va vite, on en a qu'une, et c'est assez emmerdant comme ça. Alors, en faisant ce métier, je me donne l'illusion d'en avoir plusieurs. Cela m'aide à vivre, ça me fait du bien. Bref, quand je vois l'un de mes films, c'est un peu comme lorsque je lis un scénario : quand je commence à le feuilleter, j'essaye d'abord d'imaginer le film pour voir si je rentre dedans, si j'ai des émotions. Et seulement, ensuite, je le relis pour voir le rôle qu'on me propose... Un film, je le regarde en deux temps aussi. Mais j'ai mis du temps avant d'y arriver. Au début, c'était même cauchemardesque, je ne pouvais pas !
Comment cela se traduisait-il ?
Par exemple, quand je me suis vue dans La Nuit Américaine, je me suis trouvée épouvantable, immonde... J'étais persuadée que François Truffaut n'osait pas me dire qu'il s'était trompé en me choisissant. Du coup, je n'allais même plus aux rushes. J'étais minée ! Le jour où, enfin j'ai accepté de ne pas me plaire, quand j'ai intégré l'idée de déplaire et que j'ai compris que c'était le rôle qui primait sur ma vision de moi-même, alors j'ai fait un grand pas. Et j'ai pu voir le film tel qu'il était vraiment ! Mais il a fallu un certain nombre d'années pour ça (rires).
Vous tournez beaucoup, trois à quatre longs métrages par an. Seriez-vous boulimique ?
L'autre jour, un monsieur m'a dit : « on ne vous voit pas assez ! » Je lui ai répondu qu'il ne devait pas aller souvent au cinéma ! (rires) On pourrait dire que c'est une sorte de boulimie, oui. Mais je n'en ai pas l'impression. Je pense plutôt que c'est l'effet du hasard. Lorsque l'on vous propose des choses qui vous plaisent, vous vous dites que ça ne va pas durer et vous avez envie de les faire. Malgré tous les films que j'ai faits, je ne suis pas du tout blase. Je ne considère pas que c'est un dû. Cela tient plutôt du cadeau ! Je trouve incroyable qu'on me propose de si jolies rôles. Alors pourquoi je les refuserais ? Ces temps-ci, c'est vrai que j'ai beaucoup tourné. Trop même ! A la fin j'étais un peu KO. Mais il n'y a pas un film que je regrette d'avoir fait. Qu'ils aient marché ou pas, je les revendique tous.
Certains vous voient comme la « patronne » du cinéma français. Ce statut vous convient-il ?
J'ai lu ça, oui. Mais je ne me sens pas comme ça. Je n'ai pas une âme de patronne ! Je ne sais même pas ce que ça veut dire...
C'est de l'humilité ?
Pas du tout. Franchement, je ne comprends pas. Je ne suis pas toute seule. Nous avons de très bons acteurs en France, de très différents aussi. Ensuite, tout ne dépend que du choix des metteurs en scène. Ce métier peut être cruel, vous savez !
Alors à quoi répond ce choix, selon vous ?
Pas à l'âge, en tout cas. J'ai rarement autant tourné que ces temps-ci, alors... Il suffit de faire quelques films qui marchent moins bien, et l'on ne pense plus à vous. C'est comme ça...
Comment revoyez-vous la Nathalie Baye débutante ?
Pas très différente d'aujourd'hui. J'ai toujours été rigoureuse. J'ai traversé des moments très durs où je n'avais pas le sou, et pourtant, je préférais ne rien faire plutôt que de faire n'importe quoi. Depuis mes débuts, je crois avoir gardé la même façon d'approcher mon métier, de le vivre. Je n'ai pas perdu le désir. Il est le même qu'a mes débits. Pour autant, ce métier a beau vous passionner, vous ne pouvez pas y trouver que du bon. Alors je me sens peut-être un peu plus fragile. Parce que, vraiment, le fait d'être connu n'a pas que du bon !
C'est-à-dire ?
C'est confortable, certes, mais cela peut vous isoler. Vous devenez un peu parano. Vous êtes moins libre de vos gestes. Cela attire parfois des curiosités malsaines.
Comme se retrouver en « une » de Voici avec votre fille Laura, par exemple ?
C'est profondément insupportable, oui.
Démarrer sa carrière d'actrice aujourd'hui vous paraît-il plus facile ou plus compliqué qu'autrefois ?
C'est très difficile. Depuis une quinzaine d'années, on a découvert les acteurs kleenex. On prend une jeune fille, on en fait une actrice. Avec le concours des médias, on la transforme en vedette vite fait bien fait. Ces jeunes pensent d'abord à l'argent, aux salaires astronomiques des acteurs américains. Ils pensent que c'est la même chose en France, alors qu'on en est loin ! Et puis dès leur premier film, ils réclament déjà la couverture. A mes débuts c'était très diffèrent. Pour La Nuit Américaine, j'étais payée des clous, et j'aurais même été prête à payer ! A sa sortie, je me souviens avoir eu un tout petit article dans Elle. Lorsque je l'ai lu, je n'en croyais pas mes yeux. J'étais folle de joie. Cela dit, ils n'y sont pour rien : on les a rendus comme ça. Jacques Brel a entendu un jour son agent dire devant lui : « Les artistes passent, les agents restent » c'est terrible !
Quel rapport au temps entretenez-vous ?
Etrange. Je suis issue d'une famille pour qui le temps ne compte pas vraiment. Mon père n'a jamais été fichu de me souhaiter mon anniversaire la bonne date. Ma mère non plus d'ailleurs. On ne fêtait jamais ni fête ni anniversaire. On s'en fichait ! Je ne connais l'âge de mon père que depuis quelques temps par exemple. Evidemment, comme tout le monde, j'ai des moments où j'ai l'impression d'avoir 300ans tellement je suis épuisée. Et à d'autres, je pense avoir plus d'énergie que lorsque j'avais 25 ans. Vraiment, le temps qui passe ne me fait rien du tout. L'âge n'est pas un problème. Chez les hommes, en revanche, ça à l'air d'être très compliqué ! J'ai vécu deux fois les 40ans de compagnons : cela é été un drame pendant un an et demi ! (rires)
1- La nuit Américaine de Truffaut « c'est le film qui m'a rendue amoureuse du cinéma. Certes, j'avais un petit rôle, mais je tournais avec François Truffaut. Il n'était pas encore le mythe qu'il est devenu, mais déjà un très grand metteur en scène. C'était fabuleux ! »
2- Sauve qui peut ( la vie ) de Godard « Parce que c'est Godard ! »
3- Une semaine de Vacances de Tavernier « D'abord Tavernier n'est pas n'importe qui, et c'est le premier film dans lequel j'ai eu le rôle principal. »
4- La balance de Swain « Mon premier gros succès, autant que J'ai épousé une ombre, d'ailleurs »
5- Un week-end end sur deux de Nicole Garcia « J'aime beaucoup ce film. Non seulement il a révélé un metteur en scène, mais – comme je vous l'ai dit- il a permis de montrer d'autres facettes de moi et m'a offert tout un éventail de rôles qu'on ne me proposait pas jusque-là. Mais ce que vous me demandez est très difficile ! J'aurais tout aussi bien pu vous dire Venus beauté institut ou Le retour de Martin Guerre, par exemple... »
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